Giovanni Bononcini (1670-1747).  La Nemica d'amore fatta amante (L'Ennemie de l'Amour rendue amoureuse), serenata à 3. Solistes : Adriana Fernandez, soprano (Clori) / Martin Oro, contre-ténor (Tirsi) / Furio Zanasi, baryton (Fileno). Ensemble 415 dir. Chiara Banchini (violon solo). (Zigzag, ZZT 030801)

           

Sait-on encore aujourd'hui que Giovanni Bononcini, dès 1720, fit de l'ombre à Haendel pendant deux pleines saisons, alors qu'il dirigeait à Londres le King's Theater ? Les deux grands compositeurs furent alors très sérieusement rivaux mais la capricieuse postérité enterra l'Italien. Allez savoir pourquoi... On le compare parfois à Scarlatti, tous deux ayant créé les serenate, ces grandes cantates réservées aux soirées, que l'on peut encore assimiler à de petits opéras. Et l'on ajoute aussitôt que, peut-être, Bononcini était plus "facile" d'accès, plus "agréable" à l'oreille moins avertie... La serenata L'ennemie de l'amour rendue amoureuse, qu'il composa à 23 ans, illustre pourtant la parfaite maîtrise de son talent, l'élégance et l'expressivité de ses mélodies, la richesse des lignes de basse, l'équilibre de l'orchestre et des voix, la clarté réservée aux instruments solistes (dont le sien propre, le violoncelle), la richesse mélodique des airs aux ritournelles, les soli, les tutti, la beauté et la précision orchestrale qu'anticipe superbement la sinfonia introductive. Aucun ennui, aucune répétition dans la partition d'un livret à l'intrigue rudimentaire (une nymphe déclare enfin son amour à un pâtre après en avoir été dissuadée par un satyre jaloux qui prétextait la sauver des affres de l'amour et de l'inconstance des hommes) mais à l'écriture intelligente et suave, faite pour la musique. C'est à Rome que Bononcini rencontra son librettiste, chez leur protecteur au sein de la famille Colonna : Silvio Stampiglia et lui écrivirent ensemble 6 sérénades, un oratorio et 5 opéras. Un épisode pourtant dans la vie du compositeur à la carrière précoce. Fils du très respecté Bononcini père, lui-même violoniste, compositeur et théoricien, référence musicale encore au XVIIIème siècle, notre Bononcini fils (l'aîné de 3 fils), orphelin à 8 ans connut la misère mais ne cessa d'étudier la musique, publia ses trois premiers opéras à 15 ans, voyagea de Modène à Bologne, Rome, Vienne, Londres et Paris, adulé puis injustement oublié. Chiara Banchini et son Ensemble 415 ressuscitent sa gloire avec une acuité touchante : la candeur et l'intensité de cette serenata surprennent par leur épure et leur pudeur émouvantes. Les trois solistes vont droit au but, avec une simplicité généreuse, sans fioriture, confiants en la beauté de leur voix parfaitement maîtrisée et la sincérité de leurs sentiments. La soprano argentine Adriana Fernandez charme sans détour, palpitante et sensuelle ; le contre-ténor Martin Oro son compatriote (familier de Harnoncourt et Jacobs) interprète à la perfection et sans maniérisme l'innocence et l'amour pur ; Furio Zanasi (confirmé dans le lied allemand) incarne un puissant et ridicule satyre, hors de tout débordement excessif. Tenue et précision, envoûtante musicalité, cet album est une perle rare, d'une finesse éclatante.

 

(Bruxelles, le 9 octobre 2003)                   www.ramifications.be